{"id":314,"date":"2024-07-26T15:58:04","date_gmt":"2024-07-26T13:58:04","guid":{"rendered":"https:\/\/ingridaubry.be\/?page_id=314"},"modified":"2024-07-26T15:58:05","modified_gmt":"2024-07-26T13:58:05","slug":"ecce-homo","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/ingridaubry.be\/index.php\/ecce-homo\/","title":{"rendered":"Ecce Homo"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><strong>Prologue<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Chapitre I<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Vendredi 9 f\u00e9vrier 2052, 23 h 56<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9cras\u00e9e dans son si\u00e8ge, au milieu des mugissements de ses compagnons d\u2019infortune, la vicomtesse Alice de Boisfort comprit qu\u2019il ne lui restait plus qu\u2019une dizaine de secondes \u00e0 vivre. Elle se vit happ\u00e9e, avec une \u00e9vidence cruelle, par le trou noir de la mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Vingt minutes plus t\u00f4t\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019avion venait de d\u00e9coller de Rome, un immense navire \u00e0 l\u2019assaut du grand large. \u00c0 travers les hublots, on pouvait distinguer la ville qui s\u2019\u00e9loignait en carr\u00e9s scintillants, en poudroiements lumineux. Un halo montait du sol et nimbait le ciel d\u2019un voile laiteux. Cette vision disparut progressivement, les lumi\u00e8res se rar\u00e9fi\u00e8rent et, dans un large virage, le lourd vaisseau mit le cap vers le nord, fendant quelques nuages vaporeux, l\u00e9g\u00e8res traces d\u2019\u00e9cume dans cet oc\u00e9an de nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t le petit logo indiquant d\u2019attacher sa ceinture s\u2019\u00e9teignit, suivi d\u2019un concert de cliquetis et une voix mi-doucereuse, mi-joyeuse annon\u00e7a : \u00ab Mesdames et Messieurs, Transeuropa vous souhaite la bienvenue! Nous sommes \u00e0 pr\u00e9sent en vitesse supersonique et atteindrons Bruxelles dans 84 minutes \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Alice esquissa une moue contrari\u00e9e avant de s\u2019enfoncer davantage dans son large si\u00e8ge. Elle voyageait en first mais c\u2019\u00e9tait nettement moins confortable que le jet familial qu\u2019elle avait pourtant tenu \u00e0 laisser \u00e0 ses enfants. Elle voulait leur faire plaisir et puis, c\u2019\u00e9tait plus commode pour eux se rendre au ski! Le pr\u00e9cieux Gulfstream G850s devait dormir \u00e0 pr\u00e9sent bien tranquillement dans le hangar lou\u00e9 \u00e0 l\u2019a\u00e9rodrome de Meg\u00e8ve.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle observa ses compagnons proches, ils avaient pour la plupart le teint fatigu\u00e9 et r\u00e9sign\u00e9. Certains, leur portable pos\u00e9 sur la tablette, pianotaient, press\u00e9s de r\u00e9diger des conclusions, de finaliser des rapports. D\u2019autres fermaient les yeux, se laissaient aller, comme soulag\u00e9s, sans doute contents de regagner leurs p\u00e9nates. Le burn-out devait guetter plus d\u2019un de ces enrag\u00e9s du boulot, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il n\u2019\u00e9tait plus n\u00e9cessaire de travailler avec un tel acharnement.<\/p>\n\n\n\n<p>Son int\u00e9r\u00eat fut ensuite port\u00e9 sur l\u2019all\u00e9e principale o\u00f9 glissaient les h\u00f4tesses, sylphides l\u00e9g\u00e8res et souples, d\u00e9posant de rang\u00e9e en rang\u00e9e les plateaux-repas. Dans un mouvement chor\u00e9graphique bien huil\u00e9, elles se penchaient sur chaque passager, leur tendaient une ration et susurraient avec douceur :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Madame ? Monsieur ? Vous d\u00e9sirez boire ?<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait \u00e9galement calmes, olympiennes, qu\u2019elles r\u00e9pondaient aux sempiternelles questions :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui, Monsieur, les boissons sont comprises dans le prix du repas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Non, Madame, il n\u2019y a pas de suppl\u00e9ment pour les lunettes de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Les toilettes fonctionnent mais elles sont occup\u00e9es, vous voyez la petite lampe rouge\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Les economy class devaient se contenter d\u2019un repas frugal : une feuille de salade, deux rondelles de tomates, un petit carr\u00e9 de jambon bien rose et un yaourt nature. Les first avaient la chance d\u2019un peu mieux se remplir l\u2019estomac mais il fallait une digestion \u00e0 toute \u00e9preuve : une cuisse de lapin, sauce chasseur \u2013 brune, \u00e9paisse \u2013 quelques croquettes et un cheesecake pour faire descendre le tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout le monde \u00e9tait servi, tout le monde mangeait. Les couverts qui s\u2019entrechoquaient, les liquides que l\u2019on versait \u2013 ou que l\u2019on renversait \u2013 la mastication, la d\u00e9glutition ponctuaient le l\u00e9ger brouhaha des conversations.<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s vite, les charmantes demoiselles, aux yeux bleu profond, avec leur sourire fig\u00e9 et leur chignon blond bien serr\u00e9 sur la nuque d\u00e9barrass\u00e8rent. Beaucoup de passagers sombr\u00e8rent dans une douce torpeur, berc\u00e9s par le ronronnement du gigantesque oiseau de fer.<\/p>\n\n\n\n<p>Alice ficha les \u00e9couteurs dans ses oreilles pour se d\u00e9lecter d\u2019un film. Apr\u00e8s quelques h\u00e9sitations, elle choisit un vieux Woody Allen : To Rome with love. Elle le connaissait par c\u0153ur mais avait envie de s\u2019immerger \u00e0 nouveau dans un bain de Colis\u00e9e, de piazza di Spagna, de palais Farnese et surtout, de Trastevere. Ah, le Trastevere, cet endroit mythique o\u00f9 elle avait pass\u00e9 la soir\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente \u00e0 \u00e9couter du jazz dans la cave du Julius Caesar Live music ! Le film durait 1h52, elle ne le verrait pas jusqu\u2019au bout mais le plus important \u00e9tait de s\u2019offrir un petit moment de r\u00eave\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les espaces \u00e0 bagages s\u2019entassaient ses sacs Armani, Prada, Gucci, Ferragamo ainsi que la paire de boucles d\u2019oreilles qu\u2019elle avait achet\u00e9e \u00e0 la bijouterie Bulgari pour Angela, sa pr\u00e9cieuse collaboratrice. Elle avait fait beaucoup de shopping, cette escapade \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 du tourisme d\u00e9guis\u00e9 en voyage d\u2019affaires. En tant que pr\u00e9sidente, on lui pardonnait tout : elle pouvait se permettre de somnoler aux r\u00e9unions et n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 faire faux bond \u00e0 ses clients qui parfois s\u2019\u00e9taient d\u00e9plac\u00e9s de loin pour la voir.<\/p>\n\n\n\n<p>Si elle avait jet\u00e9 un \u0153il \u00e0 travers le hublot, elle aurait devin\u00e9 les premiers contreforts des Alpes, sentinelle min\u00e9rale dans la nuit. Les pics enneig\u00e9s de la chaine montagneuse per\u00e7aient les nuages qui commen\u00e7aient \u00e0 s\u2019amonceler.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 coup, l\u2019avion tomba de quelques paliers, comme s\u2019il commen\u00e7ait \u00e0 amorcer sa descente. Certains lev\u00e8rent la t\u00eate un peu \u00e9tonn\u00e9s mais pas vraiment inquiets. Alice, ne s\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs aper\u00e7ue de rien, trop absorb\u00e9e par le propre atterrissage de Woody Allen sur la Ville \u00c9ternelle\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant quelques minutes, il ne se passa plus rien mais on pouvait voir au-dehors un fin grain gicler contre la vitre. Ensuite, l\u2019appareil perdit encore de l\u2019altitude et, en proie \u00e0 une forte bourrasque, fut agit\u00e9 de violentes secousses comme s\u2019il roulait sur une chauss\u00e9e d\u00e9fonc\u00e9e. Il y eut quelques exclamations \u00e9touff\u00e9es et, juste devant Alice, un petit homme moustachu, attrapa une h\u00f4tesse par la manche :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Mademoiselle, c\u2019est normal tout \u00e7a ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Tout \u00e0 fait normal, Monsieur. Nous traversons une temp\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Le passager rel\u00e2cha la manche, peu convaincu.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que la petite ic\u00f4ne indiquant d\u2019attacher sa ceinture s\u2019affichait, une voix cristalline informa :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Mesdames et Messieurs nous traversons une zone de turbulence, veuillez attacher vos ceintures \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette fois-ci, l\u2019avion d\u00e9crocha de mani\u00e8re franche, un plongeon vertigineux en quelques secondes. Ce furent alors des hurlements, suivis d\u2019un silence inquiet.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u00c7a aussi c\u2019est normal ? demanda, dans un souffle, le petit homme.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019h\u00f4tesse se pencha, rassurante :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Gardez votre calme, nous maitrisons les param\u00e8tres de s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous en avez de bonnes, cria une m\u00e8re de famille. D\u2019ailleurs en quoi cela peut vous inqui\u00e9ter, vous ?<\/p>\n\n\n\n<p>Un jeune cadre, blanc comme un linge et \u00e0 la chemise toute froiss\u00e9e, d\u00e9clipsa sa ceinture.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Il y a un probl\u00e8me, c\u2019est clair, dit-il, d\u2019une voix l\u00e9g\u00e8rement tremblante. Vous \u00eates d\u2019ailleurs programm\u00e9es pour aller dans le cockpit afin de prendre les commandes manuelles en cas de d\u00e9faillance du pilotage \u00e9lectronique. Je vais vous acc\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Mais une main ferme l\u2019arr\u00eata dans son \u00e9lan.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Non, Monsieur, gardez votre calme, nous maitrisons les param\u00e8tres de s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Connasse! entendit-on, alors hurler de l\u2019economy class, toi et tes compagnons-machines, vous ne maitrisez plus rien du tout! T\u2019as pas compris qu\u2019on allait s\u2019\u00e9craser ?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019avion descendait toujours. Il traversait la temp\u00eate qui d\u00e9sormais sifflait comme une furie. Des flocons tournoyaient pour ensuite flageller les hublots ; ils \u00e9taient si serr\u00e9s qu\u2019ils formaient une obscurit\u00e9 blanche, fantomatique, mena\u00e7ante.<\/p>\n\n\n\n<p>Alice avait retir\u00e9 ses \u00e9couteurs, elle venait enfin de prendre la mesure du danger. \u00c9pouvant\u00e9e, elle observait les alentours. Une jeune femme pleurait silencieusement, un couple de vieux, le visage tendu, se tenaient la main, un petit gar\u00e7on se blottissait contre les genoux de sa m\u00e8re, laquelle semblait fixer un objet invisible. Elle avait les yeux \u00e9carquill\u00e9s, comme hallucin\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Le silence r\u00e9gnait \u00e0 pr\u00e9sent dans la cabine. Chacun emmur\u00e9 dans sa solitude, son appr\u00e9hension, son angoisse. Que c\u2019\u00e9tait dur de ne rien savoir et de ne rien maitriser! Et le bolide continuait de filer comme une fl\u00e8che dans la tourmente des \u00e9l\u00e9ments d\u00e9chain\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Normalement, ce n\u2019est pas une temp\u00eate qui doit perturber un avion de ce type, dit timidement une vieille dame.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 peine eut-elle fini sa phrase que l\u2019Airbus qui survolait une ligne de cr\u00eate se pencha brutalement sur le c\u00f4t\u00e9 pour s\u2019engouffrer dans un d\u00e9fil\u00e9 rocheux. Un vagissement d\u2019horreur, long, aigu, animal, parcourut l\u2019habitacle.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s le goulet, l\u2019appareil se redressa, passa \u00e0 grande vitesse au-dessus d\u2019un petit ravin o\u00f9 miroitait \u00e7\u00e0 et l\u00e0 de faibles lueurs et d\u00e9boucha sur une grande vall\u00e9e. Meg\u00e8ve \u00e9tait l\u00e0 dans ce large creux ; on pouvait distinguer \u00e0 travers les rafales blanches, rageuses, la vie de la petite station qui scintillait dans la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une explosion de cris d\u00e9ments, le supersonique piqua alors vers le sol, fondit sur le village et, avec une pr\u00e9cision chirurgicale, pulv\u00e9risa un chalet cossu de plusieurs \u00e9tages situ\u00e9 en bout d\u2019agglom\u00e9ration. L\u2019impact souffla d\u2019autres petites habitations environnantes, quelques vieilles granges alpines et creusa un large crat\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, tout s\u2019arr\u00eata, plus une voix, plus une plainte. Des flammes \u00e9normes, dans un ronflement sinistre, envahirent alors le monstre de fer tordu. Bient\u00f4t une fum\u00e9e noir\u00e2tre, \u00e2cre, naus\u00e9abonde, monta dans la nuit brumeuse. Personne n\u2019avait surv\u00e9cu, ni dans l\u2019avion, ni dans le gros chalet. Un gigantesque autodaf\u00e9 consumait hommes et andro\u00efdes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 un bon millier de kilom\u00e8tres de l\u00e0, derri\u00e8re un \u00e9cran, deux silhouettes immobiles observaient la sc\u00e8ne. Elles tourn\u00e8rent la t\u00eate en m\u00eame temps : leurs regards froids se crois\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Parfait, dit l\u2019une.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 On peut passer \u00e0 l\u2019\u00e9tape suivante, dit l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><strong>Partie 1 \u2013 Le monde en 2050<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Chapitre II<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Bruxelles, samedi 2 avril 2050, 8 h 25<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Alice, tu me fatigues, j\u2019en ai assez de tes j\u00e9r\u00e9miades!<\/p>\n\n\n\n<p>Mark fixa \u00e0 nouveau sa tablette. Le visage crisp\u00e9, il consultait les journaux du matin, imprimant au rocking-chair un balancement nerveux. Il venait de terminer son petit d\u00e9jeuner alors qu\u2019Alice commen\u00e7ait seulement le sien. Elle tournait machinalement une petite cuill\u00e8re dans sa tasse mais n\u2019avait rien \u00e0 m\u00e9langer : th\u00e9 noir sans lait, ni sucre, ni citron.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle soupira le plus discr\u00e8tement possible car elle n\u2019avait pas trop envie de se disputer, pas ce matin en tout cas o\u00f9 un franc soleil avait d\u00e9j\u00e0 envahi la verri\u00e8re, orient\u00e9e plein sud. Le couple se tenait face \u00e0 face, s\u00e9par\u00e9 par une petite table ronde ; elle dans sa robe de chambre lilas, satin\u00e9e ; lui dans son costume-cravate raide, fraichement repass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mary, l\u2019andro\u00efde-femme de chambre, entra. \u00c9quip\u00e9e d\u2019un brumisateur, elle se dirigea \u00e0 pas l\u00e9gers vers les plantes qui envahissaient le c\u00f4t\u00e9 gauche de la pi\u00e8ce. Des rayons d\u00e9j\u00e0 g\u00e9n\u00e9reux \u00e9clairaient agaves, amaryllis, bananiers, lierres et glycines. Cette for\u00eat improvis\u00e9e, le jardin d\u2019hiver de Madame, exhalait un parfum un peu lourd mais apportait aussi ombre et fraicheur car m\u00eame en avril, il faisait chaud sous un pareil vitrage.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Les actions Humabot ont bien mont\u00e9 hier ? demanda Alice, histoire de rompre la glace, apr\u00e8s un long silence. Et elle puisa un croissant dans la corbeille d\u2019osier.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui, \u00e7a va\u2026 \u00c9coute, si tu veux une r\u00e9ponse de cette fichue galerie d\u2019art, contacte-les! \u2026Ou tu pr\u00e9f\u00e8res que je demande \u00e0 Bouchard de faire quelque chose ?<\/p>\n\n\n\n<p>Sa femme se redressa alors, piqu\u00e9e au vif.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Non, enfin, quelle mentalit\u00e9! Et puis, si cela s\u2019apprenait\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Tu snobes mon aide\u2026 alors arr\u00eate de te plaindre!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Ce n\u2019est pas \u00e7a, j\u2019ai mon amour-propre mais \u00e7a tu ne peux pas comprendre\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oh merde, les salopards!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Quoi encore!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Korea Electronics ! Ils ont fait une offre \u00e0 Sauveur!<\/p>\n\n\n\n<p>Mais tout \u00e0 coup, un ouragan entra dans la pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Il faut dire \u00e0 Mary d\u2019arr\u00eater de me r\u00e9veiller \u00e0 huit heures le samedi!<\/p>\n\n\n\n<p>Une belle jeune fille, en vieux pyjama ray\u00e9, d\u00e9fraichi, se tenait dans l\u2019embrasure de la porte. Elle avait le visage fin de sa m\u00e8re mais les yeux sombres et d\u00e9cid\u00e9s de son p\u00e8re. Ses longs cheveux bruns aux reflets cuivr\u00e9s tombaient en cascades sur des \u00e9paules larges de nageuse confirm\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Anne-So tu sors trop et puis le lendemain, tu es \u00e9puis\u00e9e\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Maman! Je b\u00fbche comme une dingue toute la semaine, j\u2019ai quand m\u00eame le droit de sortir le vendredi soir!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Bien s\u00fbr ch\u00e9rie, intervint Mark en jetant un regard courrouc\u00e9 \u00e0 sa femme, on va r\u00e9gler le probl\u00e8me. C\u2019est sans doute un petit bug\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Un petit bug, tu plaisantes, cria Alice! Hier soir, elle a demand\u00e9 \u00e0 Isis ce qu\u2019elle voulait manger ce matin! Il faut compl\u00e8tement la r\u00e9initialiser!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 En effet, dit Mark sarcastique, si elle commence \u00e0 avoir des \u00e9gards vis-\u00e0-vis de ce stupide chat, il y a p\u00e9ril en la demeure\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un bond, il se releva et manqua de faire valser sa tablette par terre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Mary, venez ici, cria-t-il, autoritaire.<\/p>\n\n\n\n<p>La fr\u00eale silhouette de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la pi\u00e8ce posa d\u00e9licatement le brumisateur pour s\u2019approcher \u00e0 petits pas feutr\u00e9s. Mark prit alors le ton qu\u2019emploie un professeur envers une \u00e9l\u00e8ve de bonne volont\u00e9 mais peu dou\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Mary, on vous l\u2019a d\u00e9j\u00e0 dit, il ne faut pas r\u00e9veiller Mademoiselle Anne-Sophie le samedi.<\/p>\n\n\n\n<p>Mary releva doucement la t\u00eate, battit des cils, sourit dans le vague.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je me suis tromp\u00e9e mais je suis l\u00e0 pour apprendre. Je n\u2019oublierai plus, murmura-t-elle timidement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Tu parles, ricana Alice!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je peux en placer une! intervint Mark, agac\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oh, Monsieur le Vicomte de Boisfort\u2026 n\u00e9 Jacqmotte! Lan\u00e7a perfidement la ma\u00eetresse de maison.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous avez le chic pour lancer des piques d\u00e8s le matin, Vicomtesse de Boisfort, dit Mark qui n\u2019aimait pas qu\u2019on lui rappelle ses origines roturi\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u2026 n\u00e9e de Boisfort, je suis n\u00e9e de Boisfort! pr\u00e9cisa Alice avec un sourire mauvais.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0-dessus, elle s\u2019\u00e9loigna, laissant dans son sillage un l\u00e9ger parfum de muguet.<\/p>\n\n\n\n<p>Mark la regarda dispara\u00eetre, songeur. Il avait vraiment l\u2019impression que la journ\u00e9e ne serait pas facile et la soir\u00e9e encore moins\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Bon, papa, on fait quoi ?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019intervention brutale d\u2019Anne-Sophie l\u2019arracha \u00e0 ses pens\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 J\u2019appelle Thomas, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Et d\u2019une pression exerc\u00e9e sur sa montre, il sonna le majordome.<\/p>\n\n\n\n<p>Thomas, un beau grand gaillard arriva au pas de course. Corpulent, sans \u00eatre ob\u00e8se, il avait une certaine prestance en livr\u00e9e et sa tignasse noire, boucl\u00e9e, lui donnait un petit c\u00f4t\u00e9 artiste qui n\u2019\u00e9tait pas pour d\u00e9plaire aux femmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas un andro\u00efde mais bien un homme de chair et de sang, le seul membre du personnel de maison \u00e0 ne pas \u00eatre un robot. Outre les fonctions classiques de supervision et de coordination de toute la domesticit\u00e9, Thomas \u00e9tait \u00e9galement ing\u00e9nieur-roboticien, charg\u00e9 de l\u2019entretien et de la programmation des autres domestiques. R\u00e9guli\u00e8rement, il mettait \u00e0 jour leurs cartes m\u00e9moires car Monsieur Mark, Pr\u00e9sident d\u2019Humabot, une des plus grosses entreprises de robotique de la plan\u00e8te, aimait tester d\u2019abord sur son personnel les nouvelles innovations.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Monsieur ? demanda Thomas, avec un large sourire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Thomas, il faut compl\u00e8tement r\u00e9initialiser Mary!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Quoi! dit le roboticien en \u00e9carquillant les yeux. Avec le d\u00eener de ce soir, je n\u2019aurai jamais le temps\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Mais trouvez-le, mon vieux! Justement, on a un d\u00eener ce soir, c\u2019est donc urgent! Je vous paye assez cher pour que tout roule! Bon, maintenant je file au bureau, je suis tr\u00e8s en retard\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Et il planta l\u00e0 son majordome, en plein d\u00e9sarroi. Anne-Sophie lan\u00e7a un regard compatissant dans sa direction mais Thomas haussa les \u00e9paules et repartit en trainant les pieds.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Chapitre III<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Mark monta dans sa voiture. L\u2019heure \u00e9tait grave, il fallait parler \u00e0 Angela.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Au bureau, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte du garage s\u2019ouvrit, laissant passer le v\u00e9hicule.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s que la BMW s\u2019engagea dans le trafic de l\u2019avenue Franklin Roosevelt, le PDG appuya sur une touche de son tableau de bord. Un \u00e9cran de communication apparut affichant l\u2019organigramme de la soci\u00e9t\u00e9. Son visage conqu\u00e9rant figurait tout au sommet de cette structure avec, juste en dessous, une Venus au regard ac\u00e9r\u00e9 et au sourire \u00e9nigmatique\u2026.<\/p>\n\n\n\n<p>Une voix chaude et grave envahit bient\u00f4t l\u2019habitacle et la m\u00eame femme superbe se mat\u00e9rialisa devant lui avec les m\u00eames yeux, le m\u00eame sourire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je suis l\u00e0, patron.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Angela! tu es au courant pour ces enfoir\u00e9s de Cor\u00e9ens\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Bien s\u00fbr et j\u2019analyse la situation.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Sauveur est-il susceptible d\u2019accepter ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui, car il est sentimentalement attach\u00e9 au nom de sa bo\u00eete.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 C\u2019\u00e9tait quoi encore ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Les Sauveur du Saint-Laurent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Ah oui, ridicule!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Et surtout trop local.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Angie, j\u2019arrive dans quinze minutes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je convoque le board ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Non, on va se voir \u00e0 deux dans mon bureau et je crois qu\u2019on va s\u2019offrir une petite visite \u00e0 Montr\u00e9al\u2026 Je raccroche!<\/p>\n\n\n\n<p>Angela \u00e9tait le num\u00e9ro deux d\u2019Humabot. Elle ne d\u00e9gageait pas seulement un sex-appeal d\u2019enfer, c\u2019\u00e9tait aussi une machine aux qualit\u00e9s manag\u00e9riales pointues, poss\u00e9dant des connaissances approfondies en macro et micro\u00e9conomie, marketing, march\u00e9s boursiers, droit et ma\u00eetrisant dix langues \u00e0 la perfection. Tous les contrats de l\u2019entreprise \u00e9taient n\u00e9goci\u00e9s en sa pr\u00e9sence, rien n\u2019\u00e9tait sign\u00e9 sans son aval. Elle faisait partie de cette cat\u00e9gorie de super robots aux capacit\u00e9s cognitives telles qu\u2019ils pouvaient analyser un probl\u00e8me complexe et y faire face en un temps record, l\u00e0 o\u00f9 des humains peineraient en faisant appel \u00e0 des processus mentaux longs et al\u00e9atoires.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, m\u00eame si l\u2019andro\u00efde \u00e9tait capable de mettre \u00e0 jour elle-m\u00eame tous ses programmes, tous les deux ans, elle \u00e9tait soumise \u00e0 une r\u00e9vision compl\u00e8te ; il s\u2019agissait d\u2019un check-up approfondi, r\u00e9alis\u00e9 par Kenneth Cameron, docteur en robotique, issu de la prestigieuse Manchester University. Mark \u00e9tait all\u00e9 le d\u00e9baucher en Angleterre : un contrat plantureux, des moyens illimit\u00e9s pour mettre au point le robot du si\u00e8cle avaient eu raison du brillant professeur et Angela avait vu le jour au niveau -6, dans le grand laboratoire de recherche et d\u2019exp\u00e9rimentation d\u2019Humabot.<\/p>\n\n\n\n<p>La voiture filait \u00e0 pr\u00e9sent sur l\u2019autoroute. Mark se sentait emport\u00e9 par son glissement rapide. S\u2019il avait jet\u00e9 un \u0153il par la fen\u00eatre, il aurait vu les autres v\u00e9hicules qui l\u2019entouraient avancer \u00e0 la m\u00eame allure. Interconnect\u00e9s, ils gardaient tous rigoureusement la distance de s\u00e9curit\u00e9 r\u00e9glementaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y avait pratiquement personne au volant car les gens aimaient de moins en moins conduire et c\u2019\u00e9tait l\u2019occasion de faire d\u2019autres activit\u00e9s plus int\u00e9ressantes : t\u00e9l\u00e9phoner, discuter \u00e0 trois ou quatre ou encore, regarder les informations du jour, un film.<\/p>\n\n\n\n<p>Un grand panneau bleu indiquait maintenant \u00ab Louvain-la-Neuve Science Park \u00bb. L\u2019application timing annon\u00e7a alors au directeur qu\u2019il arriverait \u00e0 destination dans trois minutes. La voiture ralentit, s\u2019engagea dans la bretelle de sortie, pour se retrouver sur l\u2019avenue Ath\u00e9na, bord\u00e9e de hauts b\u00e2timents, constructions de verre et d\u2019acier, devant lesquelles se d\u00e9ployaient de petits carr\u00e9s de verdure, parfois agr\u00e9ment\u00e9s de sages buissons, de parterres fleuris et d\u2019arbres bourgeonnants.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Louvain-la-Neuve Science Park avait pris en quelques d\u00e9cennies un essor consid\u00e9rable. Il regroupait sur cinq-cents hectares quelque huit-cents soci\u00e9t\u00e9s, de la start-up \u00e0 la multinationale. Toutes ces entreprises pouvaient compter sur l\u2019expertise avis\u00e9e des cerveaux de la prestigieuse universit\u00e9 voisine qui apportaient leur contribution \u00e0 pas moins de trois-cents laboratoires de recherche. Des domaines aussi vari\u00e9s que les technologies de l\u2019information, les sciences du vivant, la chimie, l\u2019ing\u00e9nierie ou la robotique \u00e9taient mis \u00e0 l\u2019honneur. On ne comptait d\u2019ailleurs plus les d\u00e9couvertes et innovations ayant eu lieu sur ce territoire qui cent ans auparavant \u00e9tait uniquement compos\u00e9 de champs avec, par-ci par-l\u00e0, quelques fermes diss\u00e9min\u00e9es. Enfin, sa localisation proche d\u2019axes autoroutiers et sa gare avaient achev\u00e9 d\u2019en faire le plus grand parc scientifique d\u2019Europe et un des premiers du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>La berline tourna \u00e0 hauteur d\u2019un gratte-ciel d\u2019une vingtaine d\u2019\u00e9tages et s\u2019arr\u00eata entre la porte d\u2019entr\u00e9e et un vaste plan d\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Au garage, dit Mark en claquant la porti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>La voiture s\u2019\u00e9loigna pour emprunter la rampe qui menait au sous-sol de l\u2019imposant \u00e9difice.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Chapitre IV<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le PDG traversa le hall d\u2019entr\u00e9e, d\u00e9limit\u00e9 par de larges baies vitr\u00e9es. Deux h\u00f4tesses, derri\u00e8re un bureau ovale massif, le salu\u00e8rent d\u2019un timide signe de t\u00eate mais il les ignora pour s\u2019engouffrer dans l\u2019ascenseur de verre, totalement transparent. Une voix se fit entendre dans la cabine d\u00e8s qu\u2019il en eut franchi le seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Bonjour, Monsieur le Directeur! lan\u00e7a-t-on joyeusement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Bon, \u00e7a va, \u00e9tage vingt!<\/p>\n\n\n\n<p>La machine s\u2019\u00e9leva dans un l\u00e9ger souffle d\u2019air. Elle \u00e9tait coll\u00e9e \u00e0 la paroi et permettait une vision \u00e0 180 degr\u00e9s. On pouvait tout d\u2019abord distinguer le grand bassin, enjamb\u00e9 par un pont m\u00e9tallique. L\u2019onde couverte de n\u00e9nuphars ondulait sous l\u2019effet d\u2019une brise l\u00e9g\u00e8re et de petits groupes d\u2019oiseaux en effleuraient la surface, agitaient les touffes de joncs. Puis, l\u2019ascenseur prenait davantage de hauteur offrant une vue imprenable sur le domaine Humabot : des arbres, des all\u00e9es avec au milieu une sph\u00e8re, tout en verre, la salle de r\u00e9ception. Plus loin, un bois cachait un long hangar et de petits b\u00e2timents de briques rouges. Peu de soci\u00e9t\u00e9s pouvaient se payer le luxe de poss\u00e9der 10 hectares de terrain!<\/p>\n\n\n\n<p>Les portes s\u2019\u00e9cartaient d\u00e9j\u00e0 sur Angela qui attendait, souriante, moul\u00e9e dans un tailleur pervenche.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 J\u2019avais dit \u00ab dans mon bureau \u00bb!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je tenais \u00e0 accueillir comme il se doit mon patron pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, dit la belle andro\u00efde, en ondulant imperceptiblement dans son v\u00eatement strict et chic.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 C\u2019est de l\u2019humour ? J\u2019ai pas envie de me marrer! Je vais demander \u00e0 Kenneth de v\u00e9rifier certains de tes param\u00e8tres, moi!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Patron, relax!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Bon, \u00e7a suffit, suis-moi, faut qu\u2019on discute!<\/p>\n\n\n\n<p>Le bureau de Mark \u00e9tait une vaste salle rectangulaire, aux murs blancs, au plafond blanc et au sol recouvert d\u2019une moquette blanche. \u00ab Un vrai h\u00f4pital! \u00bb s\u2019\u00e9tait \u00e9cri\u00e9e Alice, un jour qu\u2019elle \u00e9tait venue lui rendre visite apr\u00e8s son shopping.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9quipement \u00e9tait plut\u00f4t minimaliste : un simple bureau en noyer avec une longue table taill\u00e9e dans le m\u00eame mat\u00e9riau. Autour de cette derni\u00e8re, vingt chaises recouvertes de cuir. Enfin, contre le mur du fond, un grand \u00e9cran pour les vid\u00e9o-conf\u00e9rences.<\/p>\n\n\n\n<p>De larges et hautes fen\u00eatres permettaient de d\u00e9couvrir d\u2019autres buildings, toutefois de taille plus r\u00e9duite que celui d\u2019Humabot et au-del\u00e0 d\u2019une for\u00eat de parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8des, on devinait Louvain-la-Neuve, la ville proprement dite.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019aussi loin, on ne pouvait pas en voir le centre qui \u00e9tait une v\u00e9ritable ruche : petites rues bord\u00e9es d\u2019immeubles \u00e0 appartements, avec au rez-de-chauss\u00e9e des magasins color\u00e9s ou des terrasses de caf\u00e9. Places, placettes, impasses qui servaient de d\u00e9cor aux guindailles les plus d\u00e9brid\u00e9es, \u00e0 n\u2019importe quelle heure du jour et de la nuit. Restaurants et tavernes d\u2019\u00e9tudiants d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9chappaient des chants rauques, embrum\u00e9s d\u2019alcool. Mais Louvain, c\u2019\u00e9tait \u00e9galement les galeries commer\u00e7antes pour des achats dernier cri, les th\u00e9\u00e2tres aux sc\u00e8nes avant-gardistes, les mus\u00e9es pleins \u00e0 craquer de tr\u00e9sors aussi vari\u00e9s que pr\u00e9cieux. Sans oublier le centre sportif o\u00f9 s\u2019entrainaient les meilleurs athl\u00e8tes d\u2019Europe! Partout cela grouillait, vibrait, palpitait.<\/p>\n\n\n\n<p>Par temps clair comme aujourd\u2019hui, on apercevait n\u00e9anmoins les grandes esplanades avec leurs \u00e9difices aux formes cubiques, sph\u00e9riques, h\u00e9lico\u00efdales et quelques aust\u00e8res b\u00e2timents acad\u00e9miques du si\u00e8cle dernier.<\/p>\n\n\n\n<p>Mark s\u2019\u00e9croula dans son fauteuil pr\u00e9sidentiel et Angela s\u2019assit sur un coin du bureau. Sa jupe crayon, m\u00e9lange luxueux de laine et de soie, laissait deviner ses hanches voluptueuses mais elle savait tr\u00e8s bien que ses formes laissaient son directeur de marbre. Pour cet homme, l\u2019andro\u00efde \u00e9tait une belle \u0153uvre d\u2019art, sans plus\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Est-ce qu\u2019il y a encore une chance de r\u00e9cup\u00e9rer Sauveur ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 A priori, non, patron, r\u00e9pondit le robot, cat\u00e9gorique. Les Cor\u00e9ens acceptent de garder l\u2019appellation \u00ab Les Sauveur du Saint-Laurent \u00bb et pour Sauveur, c\u2019est crucial. Il est pr\u00eat \u00e0 faire des concessions mais pas sur ce point.<\/p>\n\n\n\n<p>Il mit les coudes sur la table, ferma les yeux et se frotta vigoureusement le front. Ainsi, ce gros lard de Yun, cette esp\u00e8ce de sumo cor\u00e9en l\u2019avait doubl\u00e9! Il avait mis \u00e0 jour le point faible du nounours canadien et s\u2019\u00e9tait abaiss\u00e9 \u00e0 lui promettre que l\u2019on entendrait toujours parler des Sauveur!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Cela ne sert \u00e0 rien d\u2019aller \u00e0 Montr\u00e9al\u2026 pensa Mark tout haut.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Si\u2026 mais il faudra \u00eatre audacieux\u2026 glissa le robot.<\/p>\n\n\n\n<p>Le ton d\u2019Angela eut pour effet de r\u00e9veiller chez ce patron arriviste une lueur d\u2019espoir. Un l\u00e9ger sourire \u00e9claira alors son visage de renard\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 D\u00e9veloppe, ma belle\u2026 souffla-t-il lentement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous tenez beaucoup \u00e0 ce contrat ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Tu rigoles ? Acheter Sauveur, c\u2019est la porte ouverte \u00e0 tout le Canada! Et m\u00eame \u00e0 l\u2019Am\u00e9rique du Nord toute enti\u00e8re! dit-il en faisant voler sa cravate.<\/p>\n\n\n\n<p>Angela le fixa de ses yeux per\u00e7ants. Elle \u00e9tait en train d\u2019analyser si l\u2019homme en face d\u2019elle serait assez t\u00e9m\u00e9raire pour passer \u00e0 la vitesse sup\u00e9rieure. Un quart de seconde lui avait suffi pour savoir qu\u2019effectivement le bon moment \u00e9tait venu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous souvenez-vous du code Thanatos ? demanda-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Mark \u00e9carquilla les yeux : \u00ab Angela \u00bb murmura-t-il, mi-inquiet, mi-admiratif.<\/p>\n\n\n\n<p>Doucement, elle posa sa main de silicone sur l\u2019\u00e9paule de son patron, le gratifia d\u2019un regard maternel et lan\u00e7a : \u00ab Il faut appeler Kenneth \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Conquis par cette d\u00e9termination sereine, Mark sortit sa tablette, appuya sur une touche. Un beau quadrag\u00e9naire, mince, \u00e9lanc\u00e9 creva aussit\u00f4t l\u2019\u00e9cran :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Monsieur le Directeur ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Kenneth, j\u2019ai besoin de vous tout de suite dans mon bureau.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Nous sommes justement en train de finaliser les tests des nouveaux prototypes de robots de compagnie, ils sont concluants, dit un Kenneth victorieux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 On en discutera plus tard, je voudrais vous parler d\u2019autre chose\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Kenneth fron\u00e7a les sourcils, il avait per\u00e7u le malaise de son patron. Un pressentiment, quelque chose de trouble, mena\u00e7ant se profilait, il le sentait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 J\u2019arrive, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Il quitta le sous-sol pour rejoindre le haut de la tour. Qu\u2019est-ce que ce filou \u00e9tait en train de manigancer ? Pendant tout le trajet, il ne cessa de ruminer. Esp\u00e9rons que ce ne soit pas\u2026 Arriv\u00e9 devant la porte, tendu, il entra sans frapper.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Ah, dit Mark, th\u00e9\u00e2tral, voil\u00e0 le meilleur!<\/p>\n\n\n\n<p>Kenneth se raidit aussit\u00f4t. Pourquoi une telle hypocrisie ? D\u00e9cid\u00e9ment cela s\u2019annon\u00e7ait mal. Et il eut de plus en plus la conviction qu\u2019on allait lui demander le pire\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Mon petit Kenneth, dit un Mark doucereux, je vous ai fait venir pour quelque chose de sensible, de d\u00e9licat\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a y est, on y \u00e9tait, c\u2019\u00e9tait s\u00fbr!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Le code Thanatos ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui! s\u2019\u00e9cria le patron, joyeusement.<\/p>\n\n\n\n<p>Kenneth sentit alors la peur et la col\u00e8re monter en lui, ses entrailles se tordre, son c\u0153ur s\u2019emballer. Non, il ne voulait plus replonger dans des abimes aussi sombres!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous m\u2019aviez promis que c\u2019\u00e9tait fini tout \u00e7a, dit-il d\u2019une voix tremblante qu\u2019il ne reconnut pas lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je sais mon cher mais les temps ont chang\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Rien ne justifie pareil forfait! Et puis d\u2019abord qu\u2019elle sorte! dit-il, en montrant le robot.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Angela, laisse-nous, fit Mark dans un soupir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Ah non, dit Kenneth tout rouge, j\u2019exige qu\u2019elle s\u2019\u00e9loigne loin, sous la surveillance de quelqu\u2019un! On ne va quand m\u00eame pas prendre le risque qu\u2019elle reste \u00e0 \u00e9couter!<\/p>\n\n\n\n<p>Et l\u2019ing\u00e9nieur ouvrit la porte \u00e0 toute vol\u00e9e pour aboyer :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Magalie!<\/p>\n\n\n\n<p>Une petite dame rondelette sortit alors d\u2019un local voisin.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Allez faire des tours de parc avec Angela! lui cria-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Magalie fixa Mark d\u2019un air interrogateur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Faites ce qu\u2019il dit, Magalie, confirma le directeur.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019andro\u00efde qui \u00e9tait rest\u00e9e imperturbable pendant toute la sc\u00e8ne, se redressa et, docile, emboita le pas, \u00e0 Magalie. Kenneth les suivit du regard jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elles aient disparu dans l\u2019ascenseur, puis rentra dans le bureau en claquant la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous \u00eates devenu compl\u00e8tement fou! beugla-t-il sur son patron.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il arpentait maintenant la pi\u00e8ce sur ses longues jambes de marathonien.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous ne vous souvenez pas du massacre d\u2019Osaka ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oh \u00ab massacre \u00bb, il ne faut pas exag\u00e9rer\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Mais qu\u2019est-ce qu\u2019il vous faut : trois morts et un bless\u00e9 grave!<\/p>\n\n\n\n<p>Mark se balan\u00e7ait dans son fauteuil et caressait nerveusement sa barbichette. Le silence devenait lourd, pesant. Il trouva finalement comment le rompre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 C\u2019est parce qu\u2019on ne lui avait pas donn\u00e9 des instructions pr\u00e9cises\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Kenneth, qui continuait \u00e0 se promener de long en large, s\u2019arr\u00eata alors devant le bureau et y abattit vigoureusement le poing :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Que ce soit bien clair, je refuse que le sang coule encore!<\/p>\n\n\n\n<p>Mark, sentait qu\u2019il \u00e9tait en train de perdre l\u2019avantage. Puisque la mani\u00e8re douce ne marchait pas, il d\u00e9cida d\u2019abattre l\u2019autre carte, celle des menaces. Il bondit hors de son fauteuil et pointa un index accusateur :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Maintenant tu vas m\u2019\u00e9couter, docteur Frankenstein, on n\u2019a aucune preuve contre moi! Par contre, en ce qui te concerne, je ne mettrais pas ma main au feu\u2026 si tu vois ce que je veux dire\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Alors un silence s\u2019installa, qui dura une longue minute durant laquelle les deux hommes se tois\u00e8rent comme deux fauves \u00e9valuant les risques d\u2019un affrontement. Mais un l\u00e9ger sourire s\u2019affichait d\u00e9j\u00e0 sur le visage du patron car il savait qu\u2019il avait coinc\u00e9 son adversaire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous \u00eates une ordure, murmura finalement Kenneth, comprenant qu\u2019il \u00e9tait pi\u00e9g\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Tu t\u2019es enfin d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 \u00eatre raisonnable ? demanda Mark qui avait du mal \u00e0 cacher sa victoire. Mon petit Kenneth, tu dramatises, continua-t-il, Angela n\u2019a fait qu\u2019ob\u00e9ir \u00e0 nos ordres et d\u2019ailleurs, une fois sa mission accomplie\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Et une fois son crime perp\u00e9tr\u00e9\u2026, rectifia Kenneth le regard fich\u00e9 dans celui de son directeur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u2026elle nous a attendus sagement \u00e0 l\u2019endroit convenu. Ce qui lui manquait, c\u2019\u00e9tait un cadre, un cadre pr\u00e9cis\u2026 poursuivit Mark non sans r\u00e9primer l\u2019irritation qui montait en lui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 C\u2019est elle qui a eu ici l\u2019id\u00e9e du code Thanatos ? interrompit Kenneth.<\/p>\n\n\n\n<p>Le directeur, embarrass\u00e9, d\u00e9tourna la t\u00eate :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 En effet, elle m\u2019a souffl\u00e9 l\u2019id\u00e9e\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Alors c\u2019est fichu, l\u00e2cha le roboticien se laissant tomber sur une chaise. Elle a gard\u00e9 en m\u00e9moire des \u00e9l\u00e9ments de ce programme!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous arriverez \u00e0 la canaliser, dit Mark d\u2019une voix qui se voulait rassurante.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 L\u2019activation du code lui donne th\u00e9oriquement un pouvoir sans contr\u00f4le, est-ce que vous comprenez ? dit Kenneth, d\u00e9courag\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Mark venait d\u2019avoir une id\u00e9e. Il \u00e9tait possible d\u2019agir de fa\u00e7on moins grossi\u00e8re qu\u2019au Japon. On pouvait utiliser une m\u00e9thode plus sournoise et pas moins exp\u00e9ditive\u2026 Mais il fallait tout d\u2019abord gagner la confiance de Kenneth, le rassurer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 On peut utiliser le code Thanatos pour un projet autre qu\u2019ultime, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Que voulez-vous dire ? demanda Kenneth, intrigu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 L\u2019objectif, poursuivit Mark, tout content d\u2019avoir suscit\u00e9 l\u2019int\u00e9r\u00eat de son interlocuteur, est de lui donner un caract\u00e8re plus humain, plus combatif qui lui permettrait de faire face \u00e0 une n\u00e9gociation muscl\u00e9e. Je vais vous expliquer exactement ce que je veux mais avant d\u2019aller plus avant, souhaitez-vous boire quelque chose ? Je trouve l\u2019air fort sec, ce matin. Je viens de d\u00e9couvrir un nouveau producteur de rooibos, il faudrait que vous go\u00fbtiez cela\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous connaissez mon p\u00e9ch\u00e9 mignon\u2026 dit Kenneth, caustique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le roboticien venait \u00e0 pr\u00e9sent de remarquer que son patron avait repris le vouvoiement, ce qui signifiait que les hostilit\u00e9s \u00e9taient finies\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Mark commanda deux rooibos \u00e0 l\u2019aide de sa tablette et quelques secondes apr\u00e8s, un robot de service p\u00e9n\u00e9tra dans le bureau avec deux tasses fumantes sur un plateau. Une fois ce dernier parti, Mark mit le sachet dans la tasse d\u2019eau bouillante, imit\u00e9 par Kenneth qui commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019impatienter.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 C\u2019est incroyable, s\u2019exclama Mark, qu\u2019on n\u2019ait toujours pas r\u00e9ussi \u00e0 faire pousser cette plante ailleurs qu\u2019en Afrique du Sud. Et ce n\u2019est pas faute d\u2019avoir essay\u00e9. M\u00eame les Cor\u00e9ens ont tent\u00e9 leur chance et n\u2019y sont pas arriv\u00e9s!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous pensez que c\u2019est bien le moment de parler des Cor\u00e9ens ? dit Kenneth qui commen\u00e7ait \u00e0 montrer son agacement de mani\u00e8re un peu trop visible.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Justement, le probl\u00e8me, ce sont eux! r\u00e9pondit le directeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ach\u00e8tent nos fleurons industriels et technologiques et les moyens qu\u2019ils emploient ne sont pas tr\u00e8s\u2026 Disons que ce ne sont pas des m\u00e9thodes de gentlemen.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Ce ne sont pas des assassins tout de m\u00eame, ce n\u2019est quand m\u00eame pas la mafia japonaise, interrompit Kenneth, agressif.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Bien s\u00fbr que non, heureusement! Mais ils n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 nous faire des coups bas. Je pourrais passer des heures \u00e0 vous en parler mais nous avons tous deux bien d\u2019autres choses \u00e0 faire et pour commencer, savourer cette excellente boisson.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir \u00f4t\u00e9 les sachets de leur tasse, les deux hommes entam\u00e8rent leur tisane.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 J\u2019\u00e9coute vos explications, dit Kenneth, \u00e9nerv\u00e9 par cette ambiance \u00ab salon de th\u00e9 \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 J\u2019y viens! Mmh! Vraiment d\u00e9licieux! Et Mark accompagna son exclamation d\u2019un claquement de langue sonore. Cela fait donc plusieurs mois, poursuivit-il, que nous sommes en n\u00e9gociation avec Julien Sauveur pour lui racheter sa boite. Nous avons mis un gros paquet d\u2019argent sur la table et fait beaucoup d\u2019efforts pour lui, sa famille et son personnel.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui, j\u2019en ai entendu parler, comme tout le monde ici.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Nous \u00e9tions en concurrence avec des Argentins et des Cor\u00e9ens. Mais notre offre \u00e9tant la meilleure, ces deux candidats ont vite \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9s par le Qu\u00e9b\u00e9cois. Malheureusement, quelques jours avant la signature, les Cor\u00e9ens, plus pr\u00e9cis\u00e9ment Korea Electronics, nous a fait un coup bas, indigne d\u2019\u00eatres civilis\u00e9s. Voil\u00e0 pourquoi j\u2019ai besoin qu\u2019Angela soit moins inhib\u00e9e, qu\u2019elle soit plus humaine, qu\u2019elle ait un instinct de pr\u00e9dateur!<\/p>\n\n\n\n<p>Mark pronon\u00e7a ses derni\u00e8res paroles, en imitant de la main un f\u00e9lin donnant un coup de griffe, l\u00e8vre sup\u00e9rieure retrouss\u00e9e. Kenneth l\u2019observait se dandiner en se demandant qui \u00e9tait le moins civilis\u00e9, les Cor\u00e9ens ou le PDG d\u2019Humabot ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous voulez donc qu\u2019elle s\u2019attaque aux Cor\u00e9ens ? s\u2019indigna-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Non, absolument pas! Je la renvoie \u00e0 Montr\u00e9al pour discuter une derni\u00e8re fois avec Sauveur, en t\u00eate \u00e0 t\u00eate\u2026 Et il n\u2019est pas question qu\u2019elle se serve d\u2019une arme, dit Mark en rapprochant son visage de celui de Kenneth.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vraiment ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vraiment, reprit Mark, en \u00e9cartant les bras! Il suffit de l\u2019emp\u00eacher d\u2019utiliser tout ce qui pourrait se r\u00e9v\u00e9ler dangereux : pas d\u2019arme \u00e0 feu, ni d\u2019arme blanche, bien entendu, m\u00eame l\u2019usage d\u2019une allumette pourrait lui \u00eatre proscrit\u2026 En clair, mon gar\u00e7on, je vous laisse programmer tous les interdits que vous souhaitez, ajouta le directeur radieux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Tous ? demanda le scientifique, incr\u00e9dule.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Tous! confirma Mark en ajoutant qu\u2019il voulait tout de m\u00eame voir la liste auparavant.<\/p>\n\n\n\n<p>Les barri\u00e8res de Kenneth s\u2019\u00e9taient abaiss\u00e9es mais son instinct lui dictait de rester sur ses gardes. Il connaissait l\u2019esprit retors de son patron.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 J\u2019aime autant vous pr\u00e9venir, le code Thanatos ne lui apportera pas de comp\u00e9tence suppl\u00e9mentaire, dit Kenneth.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je sais et Angela est d\u00e9j\u00e0 la meilleure n\u00e9gociatrice qui soit : elle agit dans le respect des r\u00e8gles et des forces en pr\u00e9sence. Mais \u00e0 partir du moment o\u00f9 les Cor\u00e9ens ont d\u00e9rap\u00e9, il faut qu\u2019elle puisse lutter \u00e0 armes \u00e9gales, enfin \u00ab armes \u00bb, vous me comprenez, dit Mark, prudent\u2026 et moins respecter ces salopards, si n\u00e9cessaire. Ce que je veux, c\u2019est que vous la d\u00e9sinhibiez le temps de ce t\u00eate \u00e0 t\u00eate : donnez-lui un caract\u00e8re plus humain, je ne vous demande rien de plus\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Elle ne commettra aucune action r\u00e9pr\u00e9hensible, donc ? Elle ne verra pas de Cor\u00e9ens ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u00c0 moins qu\u2019elle n\u2019en croise \u00e0 l\u2019a\u00e9roport, il n\u2019est pas question pour elle de voir des Cor\u00e9ens. Sa mission sera d\u2019aller \u00e0 Montr\u00e9al, de rencontrer Sauveur, d\u2019essayer de le convaincre une derni\u00e8re fois puis de rentrer directement ici, quelle que soit l\u2019issue de sa mission. Je lui donne 48 heures.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je suppose qu\u2019il est \u00e9ventuellement pr\u00e9vu qu\u2019elle fasse un petit tour dans le lit de Sauveur\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Connaissant le penchant du coco pour le sexe faible, c\u2019est en effet une \u00e9ventualit\u00e9, dit Mark d\u2019un air narquois. Il faut mettre toutes les chances de notre c\u00f4t\u00e9. Et puis, qu\u2019y a-t-il de mal \u00e0 cela ? C\u2019est pas notre Teddy canadien qui s\u2019en plaindra!<\/p>\n\n\n\n<p>Et il partit d\u2019un rire gras.<\/p>\n\n\n\n<p>Kenneth ne supportait plus son patron, c\u2019\u00e9tait \u00e9pidermique, mais il \u00e9tait coinc\u00e9. Il r\u00e9fl\u00e9chit en terminant son rooibos, qui \u00e9tait au demeurant excellent. Il \u00e9prouvait une sombre pr\u00e9monition mais se voyait \u00e0 court d\u2019arguments. Mark n\u2019avait-il pas dit qu\u2019il pouvait programmer autant d\u2019interdits qu\u2019il le souhaitait ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 J\u2019attends votre liste des actions et des objets interdits. Dans une heure, \u00e7a vous convient ? dit Mark, pour conclure.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u00c7a marche.<\/p>\n\n\n\n<p>Kenneth regarda cette fripouille vider sa tasse, se leva et regagna le sous-sol avec des pieds de plomb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Prologue Chapitre I Vendredi 9 f\u00e9vrier 2052, 23 h 56 \u00c9cras\u00e9e dans son si\u00e8ge, au milieu des mugissements de ses compagnons d\u2019infortune, la vicomtesse Alice de Boisfort comprit qu\u2019il ne lui restait plus qu\u2019une dizaine de secondes \u00e0 vivre. Elle se vit happ\u00e9e, avec une \u00e9vidence cruelle, par le trou noir de la mort. 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